Mutuelles : le milliard intouchable ( Dr. Karel Anseeuw )

Dans un système de soins de santé sous pression financière, l'efficacité est essentielle. Pourtant, un poste de dépenses important reste étonnamment épargné : les mutualités. Chaque année, elles reçoivent des milliards d’euros de fonds publics. Mais utilisons-nous encore cet argent de manière optimale ?

Les mutualités remplissent principalement des tâches administratives : traitement des remboursements, gestion des attestations, accompagnement des malades de longue durée. Historiquement, leur rôle était crucial à une époque où les processus administratifs étaient lents et complexes. Mais à l’ère numérique, on peut se demander si ces structures administratives aussi vastes sont toujours nécessaires.

Les mutualités offrent également des services complémentaires : campagnes de prévention, remboursements de lunettes ou de thérapies alternatives telles que l’ostéopathie, la chiropraxie ou l’homéopathie. Si ces approches peuvent apporter un mieux-être subjectif aux patients, leur fondement scientifique reste souvent limité. Est-il judicieux de continuer à mobiliser des moyens publics à cet effet, ou ne faudrait-il pas chercher un meilleur équilibre entre satisfaction du patient et efficacité démontrée des traitements ?

Combien pourrait-on économiser ?

Chaque année, plus de 2 milliards d’euros sont consacrés aux mutualités : plus d’un milliard provient directement de l’État (Bureau fédéral du Plan, 2023), auquel s’ajoutent entre 1,1 et 1,36 milliard d’euros issus des cotisations des membres. Sommes-nous suffisamment conscients de la manière dont ces montants considérables sont utilisés, notamment pour des services dont la valeur scientifique est parfois douteuse ?

Un rapport parlementaire (DOC 54 0020/057) estime qu’une centralisation et une numérisation accrues des tâches mutualistes pourraient permettre une économie annuelle de 600 à 800 millions d’euros. Le montant des cotisations (entre 1,1 et 1,36 milliard d’euros) pourrait lui aussi faire l’objet d’une réévaluation. Même si ces chiffres sont indicatifs et que la mise en œuvre concrète serait complexe, ils montrent clairement un potentiel d’économies substantielles. Ne vaudrait-il pas mieux investir cet argent dans l’embauche de prestataires de soins, la réduction des délais d’attente, l’extension de programmes de prévention ou même la diminution de la pression fiscale sur les citoyens ?

Pourquoi si peu de changements ?

Même si les citoyens sont libres de changer de mutualité, cela reste rare en pratique. Les obstacles administratifs et les inscriptions automatiques assurent une position dominante aux grandes mutualités. Peut-on encore parler de réelle liberté de choix ? De plus, les mutualités comme les pouvoirs publics semblent tirer avantage du maintien du statu quo. Les réformes se heurtent à des résistances d’ordre pratique, organisationnel ou culturel. Mais cela ne peut justifier qu’on évite les changements nécessaires.

La numérisation des soins progresse rapidement, mais paradoxalement, en 2025, le “document confidentiel” entre médecins et mutualités est toujours envoyé par fax ou par courrier. Ce document est devenu le symbole d’une résistance au changement. Pourquoi la digitalisation cale-t-elle justement sur ce point crucial ?

Par ailleurs, la Caisse auxiliaire d’assurance maladie-invalidité (CAAMI), qui offre la même couverture de base sans frais supplémentaires, reste largement méconnue. Pourquoi ni les mutualités ni les autorités ne mettent-elles davantage en avant cette option gratuite ?

Enchevêtrements politiques et manque de transparence

De nombreuses fonctions dirigeantes au sein des mutualités sont occupées par d’anciens responsables politiques ou collaborateurs de cabinets ministériels, ce qui alimente les inquiétudes sur les conflits d’intérêts. Au sein d’instances comme la Commission nationale médico-mutualiste, cela crée un déséquilibre : les médecins semblent parfois seuls face à un front uni composé des mutualités et de l’État. Pourquoi ce déséquilibre des forces n’est-il jamais débattu publiquement ?

Les mutualités reçoivent d’importants moyens publics, mais la transparence reste faible en ce qui concerne leur gouvernance et la rémunération de leurs dirigeants. Pourquoi les citoyens n’ont-ils pas accès à ces données, alors que les revenus des prestataires de soins sont, eux, largement commentés ? Certains responsables refusent explicitement de publier leur rémunération, ce qui interroge sur le contrôle démocratique et la redevabilité. Peut-on tolérer une transparence aussi limitée pour des institutions financées par des fonds publics ?

Il est temps d’ouvrir le débat

Le rôle des mutualités mérite un débat critique et ouvert. Les polémiques récentes autour de la médecine forfaitaire, de la suppression du remboursement des téléconsultations ou du risque d’embolie du système de soins montrent qu’il ne suffit pas de pointer les prestataires de soins du doigt. Tous les acteurs, y compris les mutualités et les décideurs politiques, doivent être examinés sans tabous. Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons construire des solutions durables et efficaces pour l’avenir de notre système de santé.

Vous souhaitez commenter cet article ?

L'accès à la totalité des fonctionnalités est réservé aux professionnels de la santé.

Si vous êtes un professionnel de la santé vous devez vous connecter ou vous inscrire gratuitement sur notre site pour accéder à la totalité de notre contenu.
Si vous êtes journaliste ou si vous souhaitez nous informer écrivez-nous à redaction@rmnet.be.

Derniers commentaires

  • Jean-Claude PASCHAL

    03 avril 2025

    enfin un avis motivé . et pertinent.....mais tabou.....malgré le sans tabou affiché par certains

  • Jacques MAIRESSE

    03 avril 2025

    Généraliste et entrepreneur! C'est quoi ce truc?

  • Jacques MAIRESSE

    03 avril 2025

    On peut dire la même chose de la pratique médicale. Une multitude d'actes inutiles sont pratiqués chaque année que ce soit sous la pression des patients, la méconnaissance des normes de pratique ou l'appât du gain...
    Docteur Jacques Mairesse.

  • Yves METENS

    03 avril 2025

    ou comment s'attaquer à un état dans l'état ...
    ca fait une trentaine d'année que je lis ces avis .
    rien n'a changé

  • Veronique De Blay

    03 avril 2025

    On peut aussi parler des 9 ministres de la santé … toujours existants ???

  • Alain Pierson

    03 avril 2025

    C'est qui ce clown qui profite depuis sa naissance et n'a aucun scrupule à abuser financièrement (caisse noire) et matériellement et physiquement aux enfants, adultes, familles, aînés, personnes âgées et malades?

  • Thierry Marchal

    03 avril 2025

    Il y a bien 25 ans déjà, on disait que les remboursements des actes de médecine générale représentaient 7 % du budget de l'INAMI alors que les frais de fonctionnement des mutualités coûtaient 9 % de ce même budget ... pour pas grand chose. Du népotisme, des intouchables, comme les syndicats. L'argent public entretient des armées d'intermédiaires que le numérique remplacerait aisément, quand il ne sert pas à l'entretien de grands hôtels dans le Vaud ou le Valais ( Mut catholique à Leysin, Maloja, etc. Solidaris à Gryon, etc.)
    Dr Th Marchal

  • Cécile VIRGO

    03 avril 2025

    Bravo Karel!

  • Jean-luc DELATTRE

    03 avril 2025

    Débat illusoire contre un état dans l état...

  • Philippe Burton

    03 avril 2025

    Bonjour,
    Enfin une vision que je partage totalement. La première ligne est rabottée autant que faire se peut mais les méutuelles posent beaucoup question :
    - pas de publication de bilan, donc une gestion financière opaque
    - des bâtiments dont elles sont propriétaires mais qui n'améliore pas nos soins de santé comme des hôtels...
    - des médecins conseils cher payés mais qui sont juges et parties : à quand des médecins conseils 100% indépendants de toute structure, tout comme les médecins du travail ?
    - 15 à 20 millions d'euros investis chaque année avec l'enveloppe de soins pour faire du racollage de nouveaux membres
    - sponsoring d'événements n'ayant rien à voir avec la santé comme des concerts ou des festivals
    Rien de normal dans tout c ela.

    De nombreux pays se passent de ces intermédiaires dans la chaîne de financement des soins de santé.
    Une fois encore, il faut un vrai courage pour remettre tout cela en question. Mais les professionnels de soins et les structures de soins ne peuvent pas être les seuls cochons payeurs d'un système moribond sous prétexte que personne ne souhaite remettre en question son financement à la base. Un peu de courage messieurs les ministres, il est grand temps.